La moralité des gouvernants : quelles exigences ?

L’homme politique, au pouvoir ou à l’opposition, doit-il de nos jours être parfaitement honnête pour être en droit de solliciter la confiance des électeurs et mériter leur vote, ou pour continuer à gouverner imperturbablement après son élection (démocratique) ? Face aux tentations multiples et diverses auxquelles l’homme politique, candidat, gouvernant ou opposant, est censé de plus en plus faire face, l’homme politique doit combattre sur deux fronts : le champ politique et le champ médiatique, tous les deux pouvant glisser vers le champ judiciaire. 

La sphère médiatique et numérique n’est pas moins féroce que le combat des gladiateurs politiques proprement dit. Elle est aussi incontrôlable, aussi déréglée que la bulle politique. Cette sphère court, elle aussi, comme les hommes politiques, vers plus d’impact, plus d’audimat, plus de lecteurs, plus d’annonceurs, plus de spectacles, plus de rentabilité.

L’homme politique, dans la majorité ou dans l’opposition, doit-il alors être jugé sur son efficacité et ses résultats, comme le pensait particulièrement Machiavel ou même Max Weber, ou bien doit-il plutôt se parer de moralité et de vertu, comme l’exigeait le philosophe Kant, qui considérait que la morale est toujours le juge sans appel de la politique et des politiques ? Comme la morale est la source d’inspiration des législateurs, elle doit aussi, et en toute logique, guider l’action et le comportement des hommes politiques. Un vrai dilemme en somme.

On exige de l’homme politique qu’il soit à la fois un modèle d’exemplarité, un saint politique, incorruptible ou héros de la morale, notamment à l’ère de la démocratie citoyenne, celle des valeurs, de la transparence et de la bonne gouvernance. Se laissant lui-même guider par la morale dans ses propres comportements, il doit aussi guider, dans la mesure du possible, la nation selon des fins proprement morales, notamment en temps de paix. On lui pardonnera toute diabolisation en temps de guerre. Il ne doit pas ainsi être affecté par les vices millénaires des hommes, leurs mauvais penchants, ni s’identifier à la masse anonyme, mais non moins réelle, des citoyens, à l’homme ordinaire, faible, cupide et malléable, qu’il s’est efforcé de séduire électoralement et de l’attirer sous son giron. Cet homme qui lui a donné la force majoritaire et l’a porté au pouvoir, au parlement ou au gouvernement.

L’homme politique doit s’abstraire. Il doit lui-même être une abstraction, un être désincarné, rectiligne, droit comme un « i ». Même s’il doit mettre fin aux conflits sociaux, concilier les extrêmes, harmoniser les différences, affronter une réalité souvent désagréable, obligé de pactiser parfois avec le diable, sacrifier une valeur moindre en vue de sauvegarder une valeur supérieure, abandonner ses convictions profondes au profit de ses responsabilités collectives, et même tricher avec la religion. La politique est impure, certes. Mais alors, comment peut-on purifier les peuples et les sociétés par des impurs ?Qu’à cela ne tienne, il faut que les conducteurs de la politique soient, eux, aussi purs que l’eau de roche, plus purs en tout cas que le commun des mortels, à qui on pardonne aussitôt toute faiblesse, comme toute hypocrisie. Ces derniers ne sont responsables après tout que d’eux-mêmes.

De toute les manières, à quoi bon ? Qu’il renonce de lui-même sans avoir quoique ce soit à se reprocher sur le plan de la moralité, ou disons peu de choses, des broutilles d’immoralité (F. Hollande), même en perdant en cours de route toute efficacité ou toute illusion sur son sort, ou qu’on le presse de renoncer pour immoralisme cupide et voyant (F. Fillon), alors qu’il a été efficace dans ses percées politiques, il sera quand même jeté en pâture. Les peuples, à l’ère de la communication et du « connecting people » jugent et condamnent vite leurs hommes politiques. Peuples démocratiques et médias de masse exigent « massivement » des hommes politiques beaucoup plus qu’ils n’exigent d’eux-mêmes. Ils peuvent diffamer, injurier, mentir dans les médias ou sur les réseaux sociaux, fabriquer des vérités toutes faites au nom de la non-vérité (l’audience) ou au nom des affinités et alliances politiques. Ils peuvent encore briser la carrière d’un homme politique, monter des photos même pornographiques dans le bazar du « Photoshop », ils ne seront jamais menacés ou punis pour toutes ces dérives, ou encore jugés selon leurs actes, à supposer que tout le monde est responsable de ses actes.

Ce qui est étonnant, c’est que les Français ressemblent de plus en plus aux Américains. Dans un passé récent, ils n’étaient pas très exigeants sur la moralité de leurs hommes politiques, qui étaient d’ailleurs des personnages d’envergure. « On n’imagine pas de Gaulle mis en examen », dirait l’autre. On n’imagine pas non plus Pompidou, Mitterrand, Rocard, Barre ou Jospin qu’ils puissent l’être à leur tour. Les questions de financement occulte des partis ou d’emplois fictifs sont nées sous la présidence Chirac. Dans le passé, on connaissait juste des immoralités relatives : maîtresses, cadeaux en diamants, enfant naturel. A part « le Canard enchaîné », les médias savaient tout, mais n’osaient pas le divulguer. En France, on ne confondait pas vie publique et vie privé. Ce qui importait c’est la vie publique, le devoir de service public, la vertu ou l’efficacité gouvernementale. La dissolution de la vie privée ou l’immoralité des hommes politiques, même légère, intéressaient peu la Une des médias. L’essentiel est de ne pas tromper les électeurs sur la nature des actes publics. La vie privée des hommes politiques leur appartient. Les Français n’étaient pas comme les Américains qui, par puritanisme, étaient exigeants sur la moralité privée des hommes politiques. La vie privée de ces derniers est scrutée à la loupe à la veille des échéances électorales, dans l’espoir de trouver une faille « payante ». Aux Etats-Unis, si l’homme politique est immoral dans sa vie privée, en famille ou avec son épouse, on considère que cela risque de déteindre forcément sur sa vie publique.

Inversement, et curieusement, les Américains semblent ressembler de plus en plus sur ce point aux Français. On savait tout sur les dérèglements moraux, sur la vie dissolue du candidat Donald Trump avant son élection. On a voté malgré tout pour lui. Il était divinement fortuné, il ne pouvait pas tromper les électeurs, ni profiter de son emploi pour des raisons personnelles. Il savait comment fructifier de l’argent, il pourra aider les Américains à le faire à leur tour en sauvant leur économie. Son incompétence politique n’est pas une tare, ni un défaut majeur. Les possibles conflits d’intérêt entre ses entreprises et le trésor public ne risquent pas de conduire à la corruption. Son racisme, sa violence verbale sectaire, son immoralisme visible et spectaculaire, le nombre de ses maitresses, les vidéos de ses dévergondages, les Américains n’en ont pas cure. Ils sont compensés par sa réussite financière et son slogan « United States first », qui rassurent tous les paumés, comme tous les fortunés, même s’ils gênent ostensiblement les Démocrates. On lui pardonne tout. C’est un pur produit de l’Amérique des pionniers et du « White Nationalism ». Il est vrai que les Américains avaient à choisir non pas entre la moralité et l’immoralité, mais entre l’immoralité franche et « honnête » (Trump) et la moralité factice et hypocrite (Hillary). Ils ont choisi le vrai mal contre le faux bien.

Quelle exigence morale réclame-t-on alors aux hommes politiques dans les démocraties ? D’un côté, on est intransigeant envers les manigances politico-financières en agitant le processus judiciaire (France), d’un autre côté, on élit en connaissance de cause au pouvoir un raciste et un partisan de la discrimination (Etats-Unis). Par ailleurs, il est permis à un ancien président de la République (Tunisie), de proférer, dans les médias étrangers, injures et insultes envers son peuple en toute impunité, contrairement aux usages de bienséance. Est-ce une exigence morale à la carte ? Qui croire ? Quels critères, quels degrés d’immoralité, quelles responsabilités ? Comment accepter la haine dans les discours et persécuter les manigances financières ?

 Hatem M’rad

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