L’accueil du général Habib Ammar à Carthage fait polémique

Béji Caïd Essebsi et Habib Ammar, mercredi 15 février

La polémique enfle depuis que le président Béji Caïd Essebsi a accueilli hier 15 février en grande pompe au palais de Carthage le général Habib Ammar, l’un des principaux artisans du coup d’Etat du 7 novembre 1987. Problème : au-delà du symbole nostalgique, l’ancien acolyte du dictateur Ben Ali est en effet officiellement en fuite, recherché par la justice militaire. Une réhabilitation aux forts accents de provocation.  

Extrêmement discret depuis sa tombée en disgrâce et sa mise au placard par Ben Ali lui-même il y a près de 30 ans, Habib Ammar était sorti de son silence en publiant un livre fin 2016, un ouvrage en réalité écrit par sa fille de son propre aveu, et où cet ancien camarade de promotion de Ben Ali livre sa version du « coup d’Etat médico-légal » de 1987.

Reçu pour la première fois dans un média, il est accueilli en véritable héros à Cap FM le 6 février dernier par l’ancien propagandiste de Ben Ali aujourd’hui chroniqueur Borhène Bsaies : « vous êtes en présence du grand général Habib Ammar », s’exclame alors le laudateur.   

Le lendemain il réapparaît à Shems FM, la radio anciennement détenue par l’une des filles de Ben Ali, où il livrera d’autres détails, toujours accueilli en « témoin de l’histoire », et où il commettra un lapsus insolite en parlant de « déclaration des droits de l’homme » au lieu du manifeste déclaration du 7 novembre.

Ces deux apparitions médiatiques ont visiblement convaincu les conseillers du président de la République de surfer sur la vague de sympathie de la blogosphère nostalgique, en invitant l’ex général au Palais. Sur la page officielle de la présidence, on pouvait lire mercredi en légende de la photo de la chaleureuse poignée de main entre les deux hommes que le président reçoit Habib Ammar « à l’occasion de la sortie de son nouveau livre dans lequel il a documenté son témoignage sur un pan de l’histoire contemporaine de la Tunisie », non sans une certaine admiration en filigrane.   

Principal complice de Ben Ali qui détenait en 1987 les rennes de la police, Habib Ammar était alors le chef de la Garde nationale. Le récit romancé qu’il donne du coup d’Etat « sans effusion de sang » et « bienveillant à l’égard de Bourguiba » assigné à résidence, occulte notamment les purges de l’armée et de la sécurité militaire pour lesquelles il est poursuivi, et où l’officier Mohamed Mansouri a trouvé la mort sous la torture.   

Durant les 7 années où il est mis à l’écart en tant qu’ambassadeur en Autriche, il se dit victime d’une tentative d’assassinat.

Une provocation aux conséquences politiques assumées  

Au lendemain de la révolution, en 2011 et 2012, manifestement confiant, Habib Ammar ne se présente pas à 8 audiences consécutives devant le Tribunal militaire incapable de faire exécuter un mandat d’amener au motif de « lieu de résidence inconnu ». Facétieux, en apprenant son arrivée au palais de Carthage, l’activiste Yassine Ayari enregistre depuis Paris un appel téléphonique pour signaler la présence de l’ex général au Palais à la justice militaire.   

A Ennahdha, actuel allié du pouvoir, seul l’audacieux ancien ministre Abdellatif Mekki a réagi pour l’instant, en s’interrogeant sur les réseaux sociaux sur le bien-fondé de la réhabilitation politique du général Habib Ammar, tout en appelant la justice à « accomplir pleinement son rôle et à protéger la révolution ».

C’est que la rencontre Essebsi – Ammar intervient par ailleurs dans un contexte politiquement tendu, où les témoignages de retour de pratiques de la torture au nom de la lutte antiterroriste affluent chaque jour, dénoncés par un rapport inédit d’Amnesty International qui n’a pas l’air d’embarrasser les autorités.   

En novembre dernier Rached Ghannouchi avait pour sa part discrètement reçu l’ancien ministre de l’Intérieur Abdallah Kallel, à la demande de ce dernier, et qui avait pour sa part déjà purgé sa peine de prison.

En faisant la promotion de la version des bourreaux de l’histoire récente du pays au moment où les séances d’audition publiques de l’IVD des victimes du despotisme sont unanimement saluées, la présidence de la République choisit sciemment une fuite en avant, voire un isolement qui ne sera certainement pas sans conséquences sur une coalition au pouvoir fragilisée par les affaires.

Seif Soudani

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