La chronique du Tocard. Nos plumes énervées

Un jour, ma prof de français, qui n'aimait pas ma manière d'écrire, qu'elle jugeait médiocre, m'a dit que je n'irais pas bien haut dans la vie si je continuais à m'exprimer de cette manière. En arrivant le 25 mai 2008 sur le sommet de l'Everest, à 8848 m, j'ai pensé très fort à elle.  
 

Je me souviens encore très bien de  l'humiliation que j'avais ressentie au plus profond de ma chair, quand elle avait commencé à lire à haute voix un de mes textes, ma toute première rédaction. 

Elle avait dit d'emblée que c'était l'exemple à ne pas suivre. J'avais tout juste 14 ans et pas assez de vie derrière moi,  pour être convaincu par la puissance de ma plume, trop jeune pour ne pas être meurtri par ses commentaires à la noix. Cette enseignante n'avait rien à foutre dans le monde de l'Education nationale et pourtant elle était perçue comme un bon élément.  

Pour humilier ses élèves, notre prof de français prenait un malin plaisir à rendre en premier les copies les "moins bonnes", enfin celles qu'elle avait le moins bien notées. Avec 1 sur 20, en bon dernier de la classe, j'avais eu donc droit à la primeur de ses moqueries. 

Pourtant, j'étais persuadé d'avoir fait le job. D'avoir correctement traité le sujet demandé. Bon, c'est vrai, j'avais écrit comme je le sentais, en totale liberté, usant de dizaines de métaphores, oubliant la syntaxe et la ponctuation, moquant la grammaire française, alternant phrases courtes, phrases longues, en faisant fi des règles d'usage, utilisant l'argot, en écoutant juste mon cœur, mais aussi en faisant confiance à mon oreille, en me laissant dicter simplement par le rythme des mots.

En relisant l'ensemble, j'avais même trouvé qu'il s'agissait ici d'une belle mélodie linguistique, qu'il y avait de l'émotion à revendre à travers ces lignes, et pour moi, c'était bien là l'essentiel.  Que le lecteur soit embarqué dans mon histoire, qu'il passe un bon moment en me lisant. Le reste, je m'en cognais royalement. 

L'enseignante n'avait pas aimé du tout mon texte, elle l'avait dit plusieurs fois à la classe pour être sûre qu'on ait bien compris. Elle avait détesté mon style qu'elle avait trouvé trop familier, pas assez scolaire. 

Par respect pour les "codes" émis par l'Éducation nationale, ma prof de français tenait à ce que ses élèves écrivent de manière  académique,  comme on le faisait d'ailleurs dans toutes les écoles de France, en province, ou comme dans les établissements huppés de la capitale où elle y avait enseigné de nombreuses années.

Puis, elle avait atterri par choix disait - elle,  en banlieue, dans ces "territoires perdus de la République", où elle se sentait, comme l'avaient été durant les siècles derniers, la ​Bible à la main, certains catholiques, en mission civilisatrice : apporter du "savoir", apprendre les règles de bienséance à tous ces sauvages qu'on avait entassés de l'autre côté du périph', bien à l'écart, loin des yeux du reste de la population... 

Il fallait que nous écrivions calmement. Posément. Elle ne voulait pas de nos plumes énervées, de toute la rage qu'elles exprimaient.  Non. Elle voulait que nous gommions toutes nos particularités, nos différences, toutes ces richesses que nous avions hérité de nos statuts de fils de prolos, d'enfants d'exilés, de nos vies cabossées où les difficultés sociales faisaient partie du quotidien.

Basta l'argot, la langue trop parlée, le style trop familier. Et puis, cela pourrait nous faire sortir du rang. Nous serions alors difficilement contrôlable​s​ par la suite. 

Pour me discréditer, elle avait d'emblée moqué mes quelques fautes d'orthographe même si je n'en faisais déjà pas beaucoup à l'époque. Quelques ​"​s" oubliés par ci par là, des accents en trop, parfois des phrases qui duraient un peu trop sur la distance.... Bref,  il n'y avait pas de quoi insulter un Bescherelle !

La semaine suivante, la prof de français avait pris une décision importante, l'avenir de sa classe en dépendait. Elle avait séparé la classe en deux, le bon grain de l'ivraie, les "excellents élèves" d'un côté, les "cancres" de l'autre. Fort de mes résultats médiocres, je m'étais donc retrouvé dans le deuxième groupe, avec tous mes copains de la cité. Une énième humiliation pour nous tous. 

Le proviseur, au courant de ces pratiques, n'avait rien eu à redire. Membre à part entière de ce système scolaire qui aimait tant valoriser l’excellence et mépriser les plus faibles...

Cette enseignante m'avait dégoûté. Je vous jure que plus d'une fois, j'ai eu envie de lui cogner dessus. La violence ne résout rien, disent souvent ceux qui n'ont jamais reçu de la merde en plein visage. 

Elle me blessait terriblement. Elle aimait me faire sentir plus d'une fois que j'étais un nul. Déjà que mon estime avait des points de retard, usée par des années de fatalisme, appris chaque jour à la cité. Et sans estime de soi, il était difficile de progresser à l'école, ou dans la vie.  

Me sentant exclu, ma violence, ma haine se sont accrues. Sans doute l'enseignante n'avait-elle pas compris qu'à force de nous rabaisser, elle provoquait en nous un surplus de violence.

A cause d'elle, pendant longtemps, je n'ai plus écrit, comme je le voulais. A vrai dire, j'ai même arrêté d'écrire tout court. Je n'ai jamais lu également. Fallait voir les livres qu'elle nous obligeait à avaler. Sartre, Tolstoi, Proust....

J'avais pourtant, comme beaucoup, énormément de colère en moi.  Si j'avais pu étaler toute cette souffrance sur du papier, je suis sûr que ça m'aurait calmé.  Au lieu de cela, j'ai usé de mes poings pour m'exprimer. Je me suis battu souvent. 

Un jour, des dizaines d'années plus tard, j'ai recommencé à écrire. Mes nombreuses pérégrinations à travers à le monde m'avaient redonné le goût de la plume.

Une nana de ma ville, à l'Ile-Saint-Denis, est tombée par hasard sur un de mes textes. Elle avait grandi à Paris mais vivait de notre côté du périph' depuis quelques années. Elle était devenue sensible à nos causes. Elle a tout de suite aimé ma façon d'écrire. Cette manière atypique de raconter les choses. Elle a d'emblée kiffé ma plume énervée. Alors, elle m'a appelé pour me féliciter.

J'ai cru qu'elle se foutait de moi. J'étais resté sur le passé, marqué au fer rouge par les moqueries de mon ancienne prof de français. Cette fois-ci, c'était différent. Cette fille a tellement cru en moi qu'elle m'a mise en relation avec une maison d'édition. 

Quand mon premier bouquin est sorti, je suis allé à la FNAC. J'osais pas m'approcher du livre. Il y avait mon nom écrit en grand. Le même nom que mes parents, illettrés et analphabètes tous les deux. J'ai pleuré forcément, conscient de la symbolique. 

Puis, j'en ai écrit deux autres. A chaque fois, j'ai ressenti la même chose, un mélange d'émotion et de pudeur, presque de la gêne, quasiment de la honte. 

Dans quelques semaines, le quatrième livre sortira. Je suis heureux mais j'appréhende de nouveau. Pas tout à fait débarrassé de mon complexe. Comme si j'étais illégitime. Comme si je n'étais pas à ma place.

A l'époque, être prof donnait du pouvoir car l'enseignant était respecté. Alors, quelques un en abusaient pour humilier les élèves. 
J'aurais pu, comme tant d'autres, écœuré par tant de mépris, ne jamais écrire. Je pense avec dégoût à toutes ces plumes qu'on a empêchées d'éclore. 

Pourtant, des bons profs, bienveillants et encourageants, aujourd'hui j'en connais plein. J'aurais tant aimé en avoir des comme ça dans ma jeunesse. 

Parfois, on a l'impression qu'ils aiment leurs élèves comme si c'était leurs propres enfants. Ils leur offrent des livres, des bouquins qui leur parlent, qui racontent l'histoire de leurs parents, des livres à la plume enjouée. Ils les emmènent en sortie, parfois sur leur temps libre, font venir dans leur classe des intervenants. Ils les encouragent, les félicitent. Ça ne leur viendrait jamais à l'idée de les humilier. Plus que tout, ils veulent qu'ils "réussissent".  

J'en connais même qui passent tous leurs week-end et leurs vacances pour écrire 1000 choses sur les copies, pour que leurs élèves comprennent leur note, et progressent.

Parfois, quand j'ai du temps pour penser à hier, je me demande si mon ancienne prof de français, la pauvre conne, se souvient de moi. Je pense que oui, surtout en ce moment où je suis exposé médiatiquement. 

Je suis sûr qu'elle se vante auprès des siens, en leur disant que je suis un de ces anciens élèves. Peut-être même qu'elle a le culot de leur dire que ma "réussite" est un peu aussi la sienne. 

Nadir Dendoune

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