La chronique du Tocard. Jeune de Banlieue

Moi, à 44 ans, mes collègues, deux fois moins que mon âge, en grande majorité des Bourgeois (1% de fils d'ouvriers dans notre profession) me présentent encore et toujours comme un jeune de banlieue qui a réussi. J'en ai ras le cul. Ils ne peuvent pas faire autrement. C'est plus fort qu'eux. 
 

Surtout en ce moment, ils s'en donnent à cœur joie avec mon histoire de l'ascension de l'Everest qui vient tout juste d'être adaptée au cinéma. V'la que je te mets cette expression à toutes les sauces. S'ils avaient affaire à un Blanc de Paris, ils feraient leur travail normalement. Je rappelle pour commencer qu'à 44 ans, on n'est plus un jeune. 

Ce qui me dérange dans cette appellation non contrôlée et bourrée de sous-entendus, c'est qu'elle est loin de la réalité. Dans une société où on identifie la plupart du temps les gens par leur travail, un homme de 44 ans, originaire de Neuilly ou de Paris 16e, on le présentera toujours par sa profession. Il sera cadre, agent immobilier, médecin, trader, etc.

Ça ne viendrait jamais à l'esprit de mes collègues de les appeler "Jeune bourgeois". Avec moi, ils se comportent donc différemment et oublient allégrement de préciser certaines choses. 

Par exemple, ils disent rarement, surtout les confrères de la télé, que je suis journaliste, que j'ai pondu des bouquins, réalisé des documentaires, ou que j'ai bourlingué aux quatre coins de la terre, que j'ai fait un tour du monde à vélo, vécu en Australie. C'est pas rien quand même ! 

Mes confrères ne s'intéressent jamais à mon travail. Ils veulent juste raconter la "sucess story" de ce basané qui a grandi de l'autre côté du périph dans une cité HLM. En mode Cendrillon du 93. Vendre du rêve, montrer l'exception pour faire croire que tout est possible, que la République est égalitaire avec tous ces enfants.

Et puis, s'ils n'apportent aucune nuance, c'est aussi par fainéantise. Ils aiment bien faire fastoche, aller au plus vite, être manichéen : les délinquants d'un côté, "les hors-normes" de l'autre. 

Un parcours comme le mien, c'est du pain béni pour eux. Aucun mal à le "vendre" à leurs rédacteurs en chef, de vulgaires couillons qui ne sortent jamais de leurs bureaux parisiens et qui prétendent savoir ce qu'il se passe dans la vraie vie. 

Un parcours comme le mien permet également "d'équilibrer" un peu le traitement médiatique puant qu'on a l'habitude d'entendre quand il s'agit d'évoquer les quartiers populaires. Il permet à mes collègues de soulager leur conscience : voyez, on parle bien de vous.

Tu parles : dix sujets pourris pour un "positif" ! A quand des reportages qui montrent enfin la réalité de ces quartiers ? La banlieue, c'est la France, des territoires comme les autres, avec juste des problématiques sociales plus importantes qu'ailleurs.

Les journalistes se demandent encore pourquoi je suis si insolent avec eux et que je leur voue un mépris viscéral. 

Chose inhabituelle : il y a quelques jours, une journaliste de l'AFP m'a contacté pour faire mon portrait. Un énième portrait inutile, j'ai répondu. J'ai ajouté : "Y a d'autres types qui ont besoin d'un coup de pouce médiatique, pourquoi tu vas pas plutôt faire un sujet sur eux ?".

Et puis, il suffit de taper mon blaze sur Google pour tout savoir ! J'allais l'envoyer bouler et puis elle m'a demandé mes goûts littéraires. Je suis tombé sur le cul. En plus de vingt ans de cobaye médiatique,  c'était la première fois qu'un journaliste s'adressait à moi normalement, qu'elle s'intéressait vraiment à mon travail. Pour elle, je n'étais pas un jeune de banlieue mais juste Nadir. J'ai donc accepté de lui répondre. 

Mais si tous les autres collègues  collent systématiquement aux habitants des quartiers populaires, enfin aux Noirs et Arabes, cette étiquette de "Jeune de banlieue", ce n'est pas par hasard.

Il y a dans cette catégorisation d'individus un mélange d'ignorance, de paternalisme, pour les plus gentils,  une façon de nous infantiliser, de maintenir leur rôle de dominant, pour les plus vicieux. La dénomination "Jeune de Banlieue"  renvoie inlassablement au "ghetto" de l'interviewé et ne prend pas en compte l'intégralité de son parcours.

Ils ne prennent pas en compte ce qu'ils sont devenus aujourd'hui. "Jeune de banlieue" sous-entend que nous autres, nous venons d'un endroit craignosse, remplis de sauvageons et de racailles à nettoyer au Karcher.  

Victimes de leur peurs,  la banlieue reste pour mes collègues un monde qui les effraie. Le nombre de journaleux qui ont besoin d'un fixeur pour aller de lautre côté du Périph est hallucinant. Comme s'ils opéraient dans un terrain de guerre. Comment bien faire ton métier si tu viens avec tous tes clichés bien ancrés dans ta tête ?

En rentrant au CFJ, une de ses grandes école de journalisme qui leur est habituellement réservée, ils étaient persuadés que je finirai par faire allégeance. En travaillant dans les grands médias, en goûtant "aux privilèges", ils pensaient que je deviendrai le bon Arabe de service, docile et corvéable à merci. Avec mon "réseau" et mon expérience de terrain en banlieue, j'avais même tous les atouts nécessaires pour aller "très loin" et devenir The expert. Devenir un "allié" fidèle pour les aider à faire le "sale boulot".

S'ils aiment aujourd'hui me présenter encore et toujours comme jeune de banlieue, c'est surtout donc pour me maintenir à distance.

Parce que je n'ai pas montré patte blanche, puisqu'ils voient bien que je tiens à rester comme les "miens", ils ne m'accepteront jamais comme les "leurs". Enfin, selon leurs critères. Pour être accepté en tant que journaliste, il faudrait que je devienne comme eux. De bons petits soldats. Plutôt crever.

En vrai, je suis comme tout le monde. J'ai juste envie qu'on s'intéresse à moi pour ce que je fais, pour ce que je défends, pas pour ce que je serais censé représenter. Cet interview de l'AFP m'a fait du bien mais elle devrait être la norme.

Nadir Dendoune

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