François Durpaire : “En cas de victoire de Marine Le Pen, les cartes de la politique seraient complètement rebattues”

François Durpaire, historien, auteur de “La Présidente”, une bande dessinée illustrée par Farid Boudjellal.

L’historien est l’auteur de “La Présidente”, une bande dessinée d’anticipation en noir et blanc illustrée par Farid Boudjellal, qui imagine la victoire de Marine Le Pen à élection présidentielle de 2017. Sorti en novembre 2015, le tome 1 est consacré aux neuf premiers mois de sa présidence. Dans le tome 2, paru en octobre 2016, le tandem va plus loin et dépeint une France en proie à la guerre civile. Interview avec François Durpaire.

Comment expliquez-vous le succès du 1er tome, paru la veille des attentats du 13 novembre 2015, et qui s’est vendu à 120000 exemplaires?

Je pense que tous les ouvrages qui essayent de proposer une distance par rapport à un événement ont du succès. On va chercher dans le passé des clés de réflexion sur le présent. Au rayon des récits d’anticipation, on a vu par exemple le bon accueil réservé au roman de Michel Houellebecq, Soumission (dans lequel l’écrivain imagine l’accession à l’Elysée d’un leader musulman, ndlr) ou à celui de Michel Wieviorka, Le séisme : Marine Le Pen présidente, qui parle de la même chose que notre BD, la victoire de Marine Le Pen.

Ces livres ont en commun une volonté d’aller chercher dans l’avenir des réflexions, de les décrypter tout en prenant de la distance par rapport aux flux d’informations. Il y a une notion de science-fiction civique, d’engagement citoyen. C’est de la simulation politique. Beaucoup de gens se disent qu’ils voteraient bien pour Marine Le Pen, mais ils ne savent pas à quoi s’attendre. Il y a une sorte d’inconnue qu’on essaye de lever avec le plus de réalisme possible.

C’est un travail d’historien qui rassemble des sources, qui compile ce qui a pu être dit par Marine Le Pen sur son accession au pouvoir. Le dialogue avec François Hollande à l’Elysée que nous mettons en scène dans la BD, elle l’a évoqué dans une émission sur Europe 1. De même, quand je lui fais dire “bonne dolce vita”, c’est ce qu’elle a dit qu’elle dirait.

Justement, comment avez-vous travaillé pour donner du réalisme à cette fiction?

On a pris des extraits du programme du FN pour les faire connaître au plus grand nombre et tirer des lignes. On s’est dit “tiens, cette partie du programme, quelle traduction pourrait-elle avoir en termes de politique étrangère, dans le domaine économique ou dans les rapports à l’Outre-Mer?” Ensuite, on a réuni une équipe pour travailler avec nous.

Sur les questions économiques, par exemple, je cite souvent Emmanuel Lechypre (journaliste économique, ndlr). Il a son personnage dans la BD, et c’est lui qui a écrit “son” texte pour que les lecteurs aient un maximum d’informations. C’est comme s’ils allumaient BFM le 7 mai 2017 et qu’Emmanuel Lechypre commentait en direct les premières mesures de Marine Le Pen. Pareil pour Walles Kotra (directeur du réseau Outre-mer 1re et France Ô, ndlr) lorsqu’il me dit “Voilà ce qui peut se passer si Marine Le Pen va au bout de son idée de refuser le référendum à la Nouvelle-Calédonie”. Il s’agit vraiment d’être au plus proche de ce qui pourrait être la réalité.

D’ailleurs, en cherchant à vous rapprocher de la réalité, vous en arrivez même à anticiper certains événements…

Le tome 1 est prémonitoire sans vouloir l’être. On parle par exemple du Brexit qu’on avait anticipé, de l’état d’urgence. Pourtant, au moment où on le préparait on ne se savait pas ce qui allait se passer (les attentats du 13 novembre, ndlr). On avait d’ailleurs un temps envisagé de mettre en scène un attentat pour imaginer ce qui pouvait se produire sur le plan électoral. On a renoncé et on a eu raison. Le livre est sorti le 12 novembre 2015, et le 13 novembre… La BD est donc sortie dans un climat assez particulier. On a prévu par exemple que Marine Le Pen allait mettre en place l’état d’urgence et la garde nationale. Et c’est un autre président, en l’occurrence François Hollande, qui l’a fait. C’est aussi un point important de notre travail.

Quelle est votre méthode sur ce point ?

En France, on se focalise beaucoup sur les données statiques, alors qu’aux Etats-Unis, par exemple, on s’intéresse aux dynamiques. Là-bas, quand on parle de sondages, on parle de votants potentiels, possibles, ici, on reste figé sur des sondages réalisés à des moments précis. Je travaille en croisant les signaux.

Dans le tome 2, le candidat du front républicain s’appelle Mohamed. Pensez-vous que les Français sont prêts à élire un président d’origine maghrébine ?

Au départ du tome 2, on dit que oui. Il essaye de mettre du lien entre les gens. Peu importe leur origine. Il y a des forces contradictoires au sein d’une société. Regardez l’Amérique qui vote Obama en 2008 et qui s’apprête à voter Trump en 2016. Tout dépend de l’abstention, du corps électoral. Donc, oui, Mohamed fédère toutes les forces de gauche et même de droite pour un front républicain. Mais évidemment tout ne va pas se passer comme prévu…

On est vraiment dans l’anticipation avec un front ré- publicain qui serait composé de Valls, Pécresse, Lemaire…

En cas de victoire de Marine Le Pen, les cartes de la politique seraient complètement rebattues. Encore une fois, dans le tome 2, on va un peu plus dans la science-fiction politique et un peu moins dans le récit d’anticipation. On assume le fait de changer un petit peu le genre. On ne voulait pas utiliser les recettes qui ont fait le succès du numéro 1.

Déchéance de la nationalité étendue à tous les Français qui ont au moins un grand-parent étranger, centres pour migrants avec robots surveillants, recensement des musulmans… Est-ce que c’est réellement possible ?

Les pouvoirs du chef de l’Etat français sont les plus étendus de toutes les démocraties du monde. Sur le recensement des musulmans, le lecteur peut faire le parallèle historique qui saute aux yeux, mais qu’on n’a pas voulu expliciter plus. On a voulu le laisser maître de son interprétation.

La relation conflictuelle de Marine Le Pen et Marion Maréchal relève-t-elle vraiment de la pure fiction?

Non, certains cadres du FN nous ont même demandé qui était la taupe qui nous avait renseignés pour le tome 1. Dans le tome 2, on a été amené à creuser, et on a effectivement eu des infos. Toutes les scènes qui semblent cocasses ou inventées sont bien réelles…

Est-ce que la tentative de dédiabolisation du FN est réussie ?

L’idée première était de sortir du déni ; ensuite, la deuxième idée, c’était de dire que Marine Le Pen s’est très largement normalisée. Mais selon certaines analyses politiques, il reste tout de même un plafond de verre lié à la peur qu’elle inspire. Celles-ci s’appuient sur les résultats des élections régionales, mais ces derniers ne sont pas mauvais.

Cela montre que la présidente du FN est en progression d’élection en élection, même si elle n’en a reporté aucune. Aujourd’hui, les propos les plus saillants sont du côté des Républicains. Sur le champ lexical, Marine Le Pen fait très attention. Ses propos sont même plus aseptisés que ceux du candidat Nicolas Sarkozy sur les ancêtres les Gaulois par exemple. On ne travaille pas sur la famille Le Pen, on travaille sur la lepénisation sur des esprits.

Propos recueillis par Nadia Hathroubi-Safsaf

Papier publié dans notre magazine d'octobre 2016, n°107.

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