Biyouna : "Je suis une femme libre, mais je suis croyante et je crains Dieu"

Biyouna, actrice algérienne, se présente au Palais des Glaces avec son spectacle MON CABARET, jusqu’au 30 décembre 2016. PATRICK FOUQUE / AFP

Comédienne, danseuse, chanteuse, Biyouna, c’est d’abord un visage. Une gueule même. C’est aussi et surtout une voix cassée et une intonation reconnaissable entre mille. Actuellement à l’affiche du Palais des Glaces, à Paris, la star raconte à quoi ressemblait sa vie en Algérie pendant la décennie noire. Confidences d’une écorchée plus vive que jamais.

Ce spectacle est assez nostalgique. Qu’est-ce qui vous rend triste ?

C’est vrai, ce spectacle est empreint de nostalgie. Oui, je suis triste, mais je n’aime pas ce sentiment. Je déteste la mélancolie parce qu’elle peut se transformer en maladie. J’ai de l’humour, mais j’ai aussi de la tristesse dans mon cœur. C’est normal : j’ai perdu beaucoup d’amis pendant la décennie noire. Ce spectacle me replonge dans la période où l’on vivait sous couvre-feu. On se retrouvait dans un cabaret qui était devenu notre refuge à nous artistes, intellectuels, journalistes, etc. On s’y enfermait et on y pleurait, on y riait, tous ensemble. Tout d’un coup, on apprenait la mort de l’un d’entre nous, alors qu’on avait passé la soirée avec lui la veille. Perdre un être cher parce qu’il a été assassiné, c’est haram. Ce spectacle est un hommage à tous les innocents qui ont disparu à cause des terroristes.

Il est en grande partie autobiographique. En quoi la tenancière du cabaret vous ressemble-t-elle ?

Ce n’est pas complètement autobiographique. Il y a des éléments que j’ai inventés. La tenancière du cabaret est disjonctée. C’est un cas barré, comme moi. Elle et moi avons la générosité en commun. Cette dame se montre tellement prodigue qu’elle finit par faire faillite et mettre la clé sous la porte. En revanche, elle traite mal ses employés et ne les paye pas. Moi, je n’ai pas de souffre-douleur et je ne suis pas de mauvaise foi comme elle ("N’est-ce pas?" dit-elle en prenant à partie son chauffeur qui assiste à l’interview, ndlr).

Dans le spectacle, les rôles sont inversés. Le patron est une femme et la danseuse du ventre est un homme. Qu’avez-vous voulu dire ?

Je connais Madjid (le danseur, ndlr) depuis longtemps. A l’époque où je dansais en Algérie, il était déjà chorégraphe. Quand je l’ai retrouvé en France, il n’exerçait pas son vrai métier. Il était inscrit à Pôle Emploi. Ça m’a fait de la peine de le voir dans une telle situation. Quand je l’ai connu, c’était une star en Algérie, un artiste de grand talent. Au départ, la production voulait que je sois seule sur scène, mais j’ai très vite eu envie d’intégrer Madjid dans mon spectacle. J’ai cherché à savoir s’il voulait danser à nouveau. C’était comme si je lui avais demandé s’il voulait réaliser un rêve. J’en ai pleuré. Avec Cyril Cohen, mon co-auteur sur ce spectacle, on a travaillé en sorte d’écrire un rôle qui lui convienne.

Vous ne cachez pas votre colère contre les islamistes radicaux que vous n’hésitez pas d’ailleurs à qualifier de “mafia”…

Je ne les nomme pas. Je ne veux pas leur faire de publicité. Qui sont ces gens-là ? Pour qui se prennent-ils ? Ils n’ont même pas lu le Coran. Nulle part il est dit qu’il faut assassiner des innocents. L’islam, c’est la générosité, le partage, la foi. La simple évocation de ces valeurs me donne la chair de poule. Je suis une femme libre, mais je suis croyante et je crains Dieu. Quant à ceux qui appartiennent à cette mafia-là, ces malades, puisse Dieu les ramener sur le droit chemin.

Vous n’êtes pas le genre de femmes à vous embarrasser des conventions. Comment l’expliquez-vous ?

Petite, j’étais entourée de femmes soumises. Ma mère était une belle femme, blonde aux yeux verts; moi, on m’a ratée : je ressemble à la famille de mon père, qui vivait dans une cage en or. C’est à la mort de mon père, qui était un homme riche, qu’elle a retrouvé son indépendance. Elle a enlevé son haïk. Je me souviens que de son vivant, mon père arrivait à la maison à l’improviste avec une dizaine d’invités. Ma mère devait cuisiner des repas gargantuesques mais, à la fin, il ne lui restait rien à manger puisqu’il fallait d’abord servir les invités, puis les enfants. Un jour, je l’ai vue ronger un os de poulet. Je lui ai dit: "Maman, moi, jamais je ne serai comme toi!" J’avais 7 ans. Plus tard, quand je suis devenue mère à mon tour et que j’ai eu des garçons, je leur ai appris à débarrasser la table. Je me souviens qu’une fois, à la fin d’un repas que j’avais intégralement préparé, mon ex-belle-mère s’est insurgée quand j’ai demandé à mes fils et à leur père de débarrasser la table. Elle m’a dit : "Ce sont des hommes, ils ne doivent pas faire ça !" Je l’ai sommée de se taire en lui disant : "Tu es chez moi, tu ne vas pas casser tout mon travail".

Vous êtes restée en Algérie pendant la décennie sanglante. Pourquoi avez-vous décidé de vous installer en France une fois que la situation s’était apaisée ?

Tous ceux qui avaient été menacés ont quitté le pays pendant la décennie noire. A cette époque, quand je sortais pour faire mon marché, les gens étaient étonnés et en même temps touchés de me croiser. Ils me disaient: "Ah, toi, tu ne t’es pas sauvée, tu es restée parmi nous!" Ce genre de phrases a fait que je n’ai pas pu me résoudre à partir. J’ai écouté mon cœur et par la grâce de Dieu tout s’est bien passé. Toutefois, avec l’arrivée de Bouteflika au pouvoir (en 1999, ndlr), j’ai décidé de m’installer en France parce qu’ici je ne suis pas censurée. Je me sens libre de dire ce que je veux et de m’habiller comme le cœur m’en dit. En Algérie, certaines chaînes de télévision m’invitaient, mais exigeaient que je couvre mes bras. J’en avais assez de marcher sur des œufs et de ne pas pouvoir être trop franche. Je ne peux pas vivre comme ça. Au début, je faisais des allers-retours entre l’Algérie et la France, mais je me suis définitivement installée ici en 2003.

Sans regrets ?

Non, je ne regrette pas. J’aurais dû venir plus tôt. Ici, on m’a remis un nombre incroyable de prix et de distinctions. Moi qui me suis arrêtée à l’ardoise, j’ai reçu les insignes de chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres !

Il y a un lieu où vous aimeriez vous produire ?

Marseille ! J’y ai donné un spectacle et j’en garde un souvenir magnifique. J’adorerais y retourner. D’ailleurs, c’est prévu. J’aimerais beaucoup participer au Marrakech du rire, dites-le à Jamel Debbouze. Il dit qu’il m’aime bien mais il ne m’a jamais invitée.

Des projets ?

En février prochain, je vais jouer dans le nouveau film de Rachid Bouchareb (réalisateur de Indigènes, en 2006, notamment, ndlr). J’incarnerai la mère d’Omar Sy (rires). J’adore ce garçon même si je ne l’ai pas encore rencontré. Je suis sûre qu’il a bon cœur.

Propos recueillis par Fadwa Miadi

MON CABARET, Biyouna, au Palais des Glaces jusqu’au 30 décembre, puis en tournée en France en 2017.

Rens.: 0143382326, www.palaisdesglaces.com.

Article paru dans notre magazine du mois de novembre 2016.

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